La Tête dans le flux – janvier 2017 | La disnovation

1172
Publie le 11 janvier 2017

Crédit image : Gregory Chatonsky

L’équipe de PiNG propose chaque mois sur radio nantaise JetFM (91.2) une chronique d’une vingtaine de minutes sur les actualités liées au monde numérique. Pour la chronique de janvier, Julien décrypte le terme « disnovation ».
Ce mois-ci explorons la « disnovation » sous l’angle de la phrase : “Disnovation, ou l’innovation artistique ?”

En effet, un ensemble de pratiques artistiques tourne autour de ce mot, que l’on retrouve de nombreux festivals, conférences, site web…
J’ai donc voulu savoir d’où venait ce terme.

Et bien en fait, il a été créé à priori en 2011 par Gregory Chatonsky, artiste français bien connu pour son travail sur le net-art, les flux de communication, les nouvelles images…
 
Je reviendrai plus tard sur ses hypothèses de départ qui l’ont amené à formuler ce terme, juxtaposé à celui d’innovation.

Commençons donc par la recherche de la définition de l’innovation. Il est souvent associé à un adjectif : technologique, sociale, pédagogique et il s’est ainsi très bien marié avec la sémantique très french du « numérique » : #innovation_numérique

En parcourant plusieurs définitions ici ou là, on arrive aisément à cerner ce qui porte l’innovation, de façon objective : « faire du neuf, trouver une solution à un problème, imaginer, concevoir ». C’est-à-dire proposer un objet réel ou virtuel sur lequel un individu ou un groupe de personnes souhaite entraîner d’autres individus, propose une direction à prendre, éclaircit le brouillard du présent vers un futur proche …

Les questions qui nous viennent rapidement sont : Comment se fabrique une innovation ? Qui décide si cela est innovant ? Qui finance ? Qui décide ? Selon quels critères ?
Certains accompagnent les décideurs et les financeurs dans la définition des critères d’évaluation afin de savoir si tel ou tel « geste », démarche, sujet ou idée est innovante.
Comme la FING par exemple qui propose un cahier de tendances et de méthodologies pour “élargir son regard sur l’innovation”. Ce projet étant une commande de la BPI France, qui finance l’innovation en France pour les entreprises et collectivités. C’est pratique.

C’est aussi un terme utilisé pour nous forcer, à l’instar de l’obsolescence programmée, à acheter, du neuf bien sûr.
Il fait aussi partie de l’outillage d’une certaine langue de bois technocratique ou d’un discours basé sur la reformulation permanente de nouvelles valeurs.
“C’est en soi une méta-valeur” comme l’expose le collectif Le Pavé, pour qui, l’usage du mot cache des objectifs souvent tout autre :
Exercice de traduction :
“Le nouveau projet d’établissement fera la place à une innovation pédagogique qui visera à une plus grande autonomie de l’élève.
La mise en concurrence commerciale des écoles leur permettra de s’affranchir de l’égalité et de laisser les élèves encore plus seuls dans la sélection et la compétition.”

Cette fameuse innovation portée par les artistes :
Le croisement entre technologie et art est long à expliquer durant les 20 minutes d’émission, mais on peut par exemple souligner un événement marquant qui revient souvent dans les cours sur l’art numérique, l’art interactif, l’art des nouveaux médias, l’art multimédia (dont vous trouverez plein de ressources sur l’excellent centre de ressource de La Labomédia).
L’événementE.A.T Experiment In Art and Technologies “9 evenings” a regroupé ingénieurs et artistes précurseurs en 1966 à Muray hill, New jersey dans un laboratoire commun :
“En 1966, 10 artistes New-yorkais ont travaillé avec 30 ingénieurs et scientifiques de renommée mondiale issus du Laboratoire “Bell Telephone” pour créer des performances “révolutionnaires” (innovants) pour l’époque qui intègrent les nouvelles technologies. (le numérique)
Un système de projection de la télévision en circuit fermé a été ainsi utilisé sur scène pour la première fois, ainsi qu’une caméra à fibre optique qui filme des objets dans la poche d’un artiste, une caméra de télévision infrarouge qui capture les actions dans l’obscurité totale, un capteur de mouvement utilisant l’effet Doppler (comme un sonar) traduit en sons, un émetteurs FM portable et des amplificateurs pour la transmission des environnants, …” (source des sources http://www.olats.org)

Revenons à Gregory Chatonsky : il propose ce concept de disnovation en contre-poids de l’innovation ou comme piste secondaire d’une quête perdue.

Il le présente comme méthode artistique :

– tout d’abord par une citation précisant le croisement art + INNOVATION :
“L’un des ressorts classiques de cette tentative de justification est l’innovation : l’art serait une source d’innovation et de créativité sociale. Sans cette ressource, le développement de nos sociétés s’arrêterait. Une équivalence civilisationnelle se met alors en place entre les arts, les sciences et les techniques, les trois formant un torrent irriguant l’esprit de notre temps grâce à la croissance.(…) Innover c’est produire du nouveau, coûte que coûte, c’est ne jamais s’arrêter, mais c’est surtout produire de plus en plus de nouveau, par des productions matérielles et des discours,(…) L’innovation apparaît alors comme une valeur commune entre le monde de l’art et le monde de l’entreprise. Cette fuite en avant est celle de la modernité avide de nouveautés en tout genre et dont l’obsolescence programmée n’a eu de cesse d’organiser les corps désirant selon une logique de remplacement permanent, (…).
Dans le recours fréquent à l’innovation, il y a également la soumission de l’art au mot d’ordre de la rentabilité et de l’utilité sociales : l’oeuvre devient un commentaire de l’innovation, elle doit l’exemplifier, en être la démo.”

– puis la piste 2, celle de la DISNOVATION, sorte de dystopie de l’innovation ou dyslexie de la création — peut être :
“Il faut y entendre quelque chose de nouveau qui est anormal, désajusté, inanticipable. La disnovation met en jeu la distinction même entre le nouveau et l’ancien : il y a une réserve d’avenir dans le passé. C’est ainsi que les technologies passées peuvent ne pas passer, qu’on peut ranimer des objets obsolètes et les zombifier (Five Principles of Zombie Media).(…) la disnovation ne vient pas s’adapter à ce qui existe, mais est un flux discontinu qui vient interrompre et troubler ce qui préexiste jusqu’à ses conditions même de possibilité qui sont l’utilité elle-même. Peut-être faut-il alors voir la disnovation, non du point de vue des influences du numérique sur la culture, mais de la culture sur le numérique.”

Depuis, un mouvement plus large poursuit cette thématique en creusant cette brèche via de multiples propositions. En voici quelques EXEMPLES :

– NICOLAS MAIGRET : Artiste, curateur, développeur à Paris,
Sa démarche de programmateur émet “l’hypothèse d’une « propagande de l’innovation » qui devient ici le point de convergence d’un ensemble de contre-stratégies artistiques de nature critique, expérimentale et spéculative “
Cela s’est traduit par un festival en 2015 à Pau, puis un cycle de rencontres “FUTURS non conformes” au Jeu de Paume, exposition virtuelle :
“La programmation réunit un ensemble d’artistes, théoriciens et activistes qui bousculent et questionnent les discours de l’innovation et les utopies du solutionnisme technologique. (…) Une vaste invitation à réintégrer des notions telles que l’imperfection, le ralentissement, l’inefficacité, ou l’opacité au cœur de nos visions du futur.”
Voici quelques liens abordant cette critique du culte de l’innovation :
http://disnovation.org/
Interview Revue ZERODEUX #alternovation
Edito Festival Accè-s 2014

– SUPERCAGO par PETER MOOSGAARD
 “Le culte du cargo, est une pratique aborigène consistant à imiter la technologie et la culture occidentale en espérant déboucher sur les mêmes effets. Avec Supercargo, Peter Moosgaard collecte depuis 2013 des appropriations rituelles et des mimétismes subversifs de la technologie et des produits d’hyperconsommation”

– JULIEN PREVIEUX 
“Ce film d’animation se présente comme une « archive des gestes à venir ». Ces gestes sont liés à des brevets pour l’invention de nouveaux appareils, déposés entre 2006 et 2011 auprès de l’agence américaine USPTO. Le fonctionnement de ces machines (organiseurs électroniques, ordinateurs portables, consoles de jeux…) nécessite des actions qui sont spécifiées et brevetées alors même que l’objet n’existe pas encore. Constatant que la technologie joue le rôle d’un prescripteur de comportements, qui relèvent de plus en plus de la propriété privée, l’artiste s’approprie ces gestes et les soustrait à leur fonction utilitaire.( …)”

DARDEX
Le collectif Dardex, a été fondé en 2003 par Quentin Destieu et Sylvain Huguet alors étudiants à l’École Supérieure d’Art d’Aix-en-Provence.
“Refonte” est une série de pointes de lances et d’armes rudimentaires réalisées à partir de différents matériaux récupérés sur des déchets d’équipements électriques et électroniques. Les déchets métalliques sont ensuite fondus puis coulés dans des moules, reprenant ainsi les techniques millénaires de la fabrication d’armes primitives, composées d’alliages de cuivre, d’aluminium et d’or…”

– OLIVIER BAUDU : présentation de “La course du bus de l’innovation sur le chemin de la croissance”
Le bus de la croissance en vidéo  (Source et Code)

Lien bonus : http://jackself.com/pomo

Catégories Mots-clés